Tuesday, March 31, 2026


 

Les civilisations et les États méditerranéens

Cinq mille ans d’histoire

 

 

Écure un autre livre sur l’histoire de la Méditerranée abordée par tant d’auteurs illustres peut sembler présomptueux, je m’y suis pourtant résolu à la suite de ma participation aux « Consultations méditerranéennes » organisées par l’Association des membres de l’Ordre National du Mérite dont la première session s’est tenue à Rome en 2022 au palais Farnèse, siège de l’ambassade de France en Italie. Deux autres raisons m’y ont poussé : l’échec, regrettable à ses yeux, du projet d’Union pour la Méditerranée initié par la France en 2008 sous la présidence de Nicolas Sarkozy, et l’histoire, étroitement liée à la Méditerranée, du Liban et de la France.  Héritier de l’antique Phénicie, le Liban a été de tout temps tourné vers la mer et il représente un cas singulier de coexistence islamo-chrétienne et de dialogue des cultures. Depuis les guerres d’Italie et l’alliance entre Françoise Ier et Soliman le Magnifique au XVIe siècle, et surtout depuis l’expédition de Bonaparte en Égypte, la France joue un rôle de premier plan en Méditerranée. Elle entretient d’étroites relations avec les pays du Maghreb et du Levant où elle jouit d’un rayonnement culturel à travers la francophonie.

 

 

Ce livre est à la fois une histoire des civilisations nées sur le pourtour de la Méditerranée   et de ses États riverains de   l’Antiquité à nos jours.    Le monde méditerranéen d’aujourd’hui est en grande partie l’héritier des civilisations qui sont nées dans l’Antiquité au Proche-Orient et plus tard en Grèce et à Rome.  Les racines de la civilisation européenne sont à la fois gréco romaines et chrétiennes, et ses premiers ouvrages fondateurs sont la Bible, l’Iliade et l’Odyssée.  Les premiers peuples à mettre en relations les riverains des bassins oriental et occidental de la Méditerranée furent les Phéniciens suivis des Grecs. Favorisés par l’invention de l’alphabet par les Phéniciens et la diffusion de l’hellénisme, les échanges culturels et commerciaux entre ces peuples remontent à l’établissement de colonies et de comptoirs phéniciens et grecs sur les rivages   de la Méditerranée.  

    Comme à toutes les époques, l’Antiquité a été le théâtre d’une lutte pour la domination de l’espace méditerranéen et le contrôle des routes commerciales. Celle-ci fut notamment marquée par trois batailles navales décisives ayant changé le cours de l’histoire :  Salamine en 489 avant J.-C. où Thémistocle fit échouer l’invasion pesse de la Grèce ; Myale, au large des côtes de Sicile, qui voit en 260 av, J.-C.  la première victoire navale romaine contre Carthage lors de la prière guerre punique ; et  Actium en 32 av. J,-C, où Octave et Agrippa défirent  Antoine et Cléopâtre, ouvrant la voie à l’instauration de l’Empire romain qui atteignit son apogée  au siècle des Antonins.  La chute de Rome en 476, dont l’Empire byzantin reprend l’héritage, scelle la fin l’Antiquité,

   Le Moyen-âge voit la naissance d’un antagonisme millénaire entre la chrétienté et l’islam avec la conquête arabo-musulmane et les croisades, ainsi que la domination des échanges commerciaux par les cités maritimes italiennes.  Le chapitre trois couvre la période allant de la de la Renaissance partie d’Italie au siècle des Lumières. Un pan de l’histoire ouvert par   les grandes découvertes qui entraînent la détournement d’une grande partie des flux x commerciaux au détriment de la Méditerrané, et marqué au XVIe siècle par la lutte que de mène l’Espagne, alors à l’apogée de sa puissance, contre les rois de France pour la domination de l’Italie, et contre l’Empire ottoman pour la domination de la Méditerranée qui voit égalent s’affronter chevaliers de Malte et corsaires barbaresques. L’échec du grand siège de Malte par les Ottomans et la victoire de la flotte de la Sainte-ligue à Lépante en 1571, marquent un coup-d ’arrêt aux ambitions ottomane en Méditerranée. Et le XVIIe siècle verra la France de Louis XIV succéder à l’Espagne déclinante comme puissance dominante en Europe  

   Le chapitre quatre est consacré au XIXe siècles qui voit la domination coloniale européenne s’étendre à toute la rive sud de la Méditerranée.  Cette domination est précédée par les guerres de la Révolution et de l’Empire où Napoléon fut presque tours victorieux sur terre, mais jamais sur mer ; traduisant le fait que la France était, à l’époque, davantage une puissance continentale que maritime. Tandis qu’Aboukir (1798) et Trafalgar (1805), consacraient la suprématie britannique sur la Méditerranée et les océans pendant encore un siècle et demi. Le siècle voit également se concrétiser le rêvé de l’unité italienne et l’indépendance grecque.    

   Le chapitre cinq couvre la période allant de la Première Guerre mondiale jusqu’en 1945. en passant par l’entre-deux-guerres. Cette période voit notamment les créations de la Turquie moderne par Mustapha Kemal sur les ruines de l’Empire ottoman, l’instauration par Mussolini d’un régime fasciste en Italie et la guerre civile espagnole.    Enfin le chapitre six est consacré à l’époque contemporaine dont les principaux évènements ou développent sont la construction européenne, la création de l’Etat d’Israël entrainant l’exode de 700.000 Palestiniens, le conflit israélo-arabe, l’indépendance des pays du Maghreb, de la Syrie et du Liban, la monte de l’islamisme et l’échec des « printemps arabes » débouchant sur des régimes autoritaires (Égypte, Tunisie) le chaos (Libye) ou la guerre civile (Syrie).  

 

Un creuset et un choc de civilisations

 

Pour Fernand Braudel qu’on ne peut que citer quand on parle de la Méditerranée les ’es civilisations sont des faits de très longue durée.  Il écrit : « Au Au-delà de ses divisions politiques actuelles, la méditerranée, c'est trois communautés culturelles, trois civilisations, trois façons cardinales de penser, de croire, de manger, de boire, de vivre […]  Les civilisations de l’Occident chrétien, de l’islam et de l’univers orthodoxe.  Elles traversent le temps, elles sont des réalités de très, très longue durée. Cette immobilité enracine les civilisations dans un passé beaucoup plus ancien encore qu'il n'y paraît à première vue, et cette longue durée s'incorpore forcément à leur nature1 ».Et aussi :   « la Méditerranée  c’est  non pas une civilisation, mais des civilisations entassées les unes sur les autres», Joseph Maila quant à lui n’hésite pas à parler non pas « des » mais d’une civilisation méditerranéenne : « Étonnante civilisation méditerranéenne qui, au fur et à mesure de son déploiement,  balisa les trajectoires de notre culture, fixant l’un après l’autre les  repères majeurs de notre histoire et faisant de nous les dépositaires d’un  héritage où  l’alphabet fut phénicien, le concept grec, le droit romain, le monothéisme sémite, l’ingéniosité punique, la munificence   byzantine, la science arabe, la puissance ottomane, la coexistence andalouse, la sensibilité italienne , la liberté française et l’éternité égyptienne12 ». Et Paul Valéry était fasciné par l’existence d’une « civilisation méditerranéenne » partagée à la fois par les Français, les Italiens et les Espagnols.

 

Berceau des trois monothéismes, et de la pense philosophique, la Méditerranée a été de tout temps un environnement propice à l’épanouissement des hommes ainsi qu’au développement de la pensée, des arts, de la littérature et des sciences. Père de l’Histoire, Hérodote parlant de la Méditerranée, la décrivait conne « la voir liquide », signifiant ainsi que la civilisation est venue par la mer, celle-ci l’a traversée d’Est en Ouest. De la philosophie grecque que les intellectuels arabophones ont contribué à faire redécouvrir au Moyen-âge à l’Europe aux valeurs issues de la révolution française de 1789 qui, peu à peu, ont pénétré le monde arabe et préparé sa mutation au vingtième siècle, en passant par le droit romain et la Renaissance italienne, elle a vu la naissance de concepts qui ont forgé notre vision du monde ; mais aussi de nombreux affrontements de puissances visant à y défendre leurs intérêts ou à y étendre leur domination ou leur religion. Certaines figures historiques et certains lieux témoignent du brassage culturel don cet espace a été le théâtre. Tels au XIIIe siècle, Fréderic II de Hohenstaufen, roi de Sicile et empereur germanique. L’Espagne et la Sicile médiévales, terres de rencontre entre l’islam, le judaïsme et la chrétienté.  L’île de Malte, située au milieu de la Méditerranée et occupée successivement par les Phéniciens, les Grecs, les Romains, les Byzantins, les Arabes et les chevaliers européens de l’Ordre de Malte, témoin singulier de cet héritage linguistique. Le maltais aujourd’hui est la seule langue sémitique parlée en Europe. Elle obéit à une grammaire arabe et comprend une majorité de mots arabes, mais on trouve aussi des mots italiens, anglais quelques réminiscences phéniciennes et même françaises. Ou encore Smyrne. Thessalonique et l’Alexandrie de Lawrence Durrel, cités cosmopolites témoins d’une certaine civilisation levantine aujourd’hui disparue. 

 

 D’un trait d’union à une frontière entre deux mondes

 

Etymologiquement le mot Méditerranée signifie « la mer au milieu des terres ». Une position qui la prédispose à être un trait d’union entre ses riverains. Son unité essentielle c'est le climat, un climat très particulier, relativement semblable d'un bout à l'autre de la mer, unificateur des paysages, des genres de vie et favorable à la trilogie traditionnelle du blé, de la vigne et de l’olivier, cultivés depuis l’Antiquité sur tout le pourtour du bassin méditerranéen ; et qui, avec la beauté de ses paysages, la richesse de son patrimoine culturel, architectural et archéologique, sans oublier ses traditions culinaires, a contribué à en faire la première destination touristique du monde.   

    Depuis l’épopée des Phéniciens qui, les premiers, ont ouvrent la voie aux relations commerciales et culturelles entre ses bassins oriental et occidental et son unification politique par Rome, suivie par son unification partielle par les empires byzantin, omeyade et ottoman le destin du monde méditerranéen s’est joué entre périodes d’intégration et de division, de centralité et de marginalisation.      

   Après avoir été unifié par Rome au sein d’une même civilisation devenue chrétienne au IIIe siècle de notre ère, le monde méditerranéen a perdu son unité politique dans le sillage des invasions « barbares » de l’Empire romain d’Occident et son unité religieuse dans la foulée de la conquête arabo-musulmane. Après qu’Étrusques, Grecs, Carthaginois, Romains. Byzantins, Arabes, Vénitiens Génois, Normand de Sicile, chevaliers de Malte,   Ottomans et Espagnols se soient successivement disputé la maîtrise de la mer, celle-ci est passée   à deux flottes appartenant à des puissances étrangères à la Méditerranée : l’Angleterre au XIXe siècle et les États-Unis aujourd’hui. Marginalisée au XVIe siècle par le contournement de l’Afrique par le cap de Bonne Espérance, la Méditerrané a de nouveau joué un rôle central dans les échanges internationaux avec l’ouverture du canal de Suez. Alors que le monde méditerrané occupait une place centrale dans l’histoire de l’humanité, son centre de gravité s’est déplacé de la Méditerranée à l’Atlantique et du Vieux continent aux États-Unis et est entrain de traverser l’océan Pacifique vers « l’Empire du Milieu ». . 

 

Essor, déclin des civilisations

 

 L’Histoire n’est pas un long fleuve tranquille. Elle garde les vestiges archéologiques des civilisations échouées sur ses rives et son cours tumultueux est jalonné de périodes plus ou moins longues de reflux.  Dans le sillage de la déferlante des Peuples de la mer qui détruisit la civilisation mycénienne au treizième siècle avant notre ère, la connaissance de l’écriture   disparut de la mer Égée jusqu’en 750 av. J.-C.   «. Nous autres civilisations nous savons maintenant que nous sommes mortelles ».  De la civilisation de l’antique Égypte à la brillante civilisation byzantine, en passant par les civilisations phénicienne, punique, minoenne, mycénienne, étrusque, et gréco-romaine, s’il est une période de l’histoire de la Méditerranée qui correspond à la citation de Paul Valéry, c’est bien l’Antiquité. Certaines de ces civilisations ont profondément influencé leurs successeurs, comme la civilisation gréco-romaine. D’autres ont disparu brutalement sans pratiquement laisser d’héritage, comme les civilisations minoenne et punique après la destruction de Carthage en 146 av, J. C ;  qui, écrit Daniel Rondeau, « nous invite à ne pas oublier que les civilisations son mortelles. A Carthage, c’est comme si une branche de l’histoire des hommes avait été coupée ».  

 

  C’est un lieu commun de l’historiographie que de décrire l’essor, l’apogée et le déclin des civilisations, des empires et des nations.  L’Europe occidentale n’atteignit le niveau de développement qui était le sien avant la chute de Rome qu’à la Renaissance. Toynbee était un partisan de l’idéal d’État universel représenté par les empires qu’il jugeait supérieur à celui d’État-nation. Aucun autre empire n’a mieux incarné cet idéal d’universalité que l’Empire romain. Et alors que l’Empire ottoman avait tant bien que mal permis la coexistence, pendant des siècles, de minorités ethniques et religieuses en son sein, elles ont été victimes de l’épuration ethnique exécrée par la Turquie moderne.

  Au Moyen-âge les civilisations byzantine et arabo-musulmane étaient en avance sur celle de la chrétienté occidentale à qui elles transmirent l’héritage de la pensée et de la philosophie grecque ; et   l’empire ottoman disputait la domination de la Méditerranée à l’Espagne jusqu’au XVIIe siècle, Ce n’est qu’au XVIIIe siècle que   le rapport de force militaire a définitivement basculé en faveur de l’Europe. Et après avoir dominé le monde au XIXe siècle, elle est aujourd’hui en déclin.  La croissance de la population musulmane en Europe semble aussi inexorable que le déclin de la présence chrétienne au Proche-Orient. Pour les adeptes de la thèse du grand remplacement comme Éric Zemmour le sort de la vielle Europe à la démographie en berne pourrait ressembler à celui de l’Empire romain les « barbares » formaient ce que Toynbee appelait un « prolétariat intérieur » et un « prolétariat extérieur » frappant à ses portes.    

   Il n’en reste pas moins que le contraste est frappant entre, d’une part une Europe   prospère, unie et démocratique et d’autre part des pays arabes bordant la Méditerranée sous-développés, soumis à des régimes autoritaires et en proie à de multiples conflits ; le plus tragique étant le conflit israélo-palestinien dont on ne voit pas la solution.   C’est ainsi que l’Europe fait qu’elle fait figure de terre promise aux yeux de milliers de migrants tentant de gagner ses rives au péril de leur vie sur des embarcations de fortune.  Cet afflux de migrants a conduit l’Europe à se barricader derrière ses frontières.  Alors que les riverains de la « mare nostrum » romaine faisaient partie d’une même civilisation, la Méditerranée est aujourd’hui le théâtre clivage profond ente ses rives Nord et Sud, et les Européens la voient surtout comme une voie de passage de flux migratoires indésirables menaçant sa culture, ses valeurs et sa sécurité, accréditant la thèse du choc des civilisations.

 

Autant la géographie rassemble les peuples méditerranéens, autant l’histoire les sépare et les opposes. L’histoire de la relation entre ses rives Nord et Sud, les a placées sur deux lignes d’évolution divergentes. Toutes les initiatives de coopération visant à faite de la Méditerranée un trait d’union entre l’Europe et ses voisins arabes du sud et de l’est de la Méditerranée ont malheureusement connu peu de suces, voire ont échoués.  La question à se poser est celle de savoir si l’extraordinaire mosaïque de civilisations et de cultures de cet espace est source de rapprochement et partant, de paix et de convergence autour de valeurs communes ou si elle est, au contraire, à l’origine d’un choc de valeurs et de civilisations et, de ce fait, source de conflits et d’incompréhensions entre les peuples ?

   

 

Ibrahim Tabet