Les civilisations et les États méditerranéens
Cinq mille ans d’histoire
Écure
un autre livre sur l’histoire de la Méditerranée abordée par tant d’auteurs
illustres peut sembler présomptueux, je m’y suis pourtant résolu à la suite de ma
participation aux « Consultations méditerranéennes » organisées par l’Association des membres de l’Ordre National du
Mérite dont la première session s’est tenue à Rome en 2022 au palais Farnèse,
siège de l’ambassade de France en Italie. Deux autres raisons m’y ont
poussé : l’échec, regrettable à ses yeux, du projet d’Union pour la
Méditerranée initié par la France en 2008 sous la présidence de Nicolas Sarkozy,
et l’histoire, étroitement liée à la Méditerranée, du Liban et de la France. Héritier de l’antique Phénicie, le Liban a été
de tout temps tourné vers la mer et il représente un cas singulier de
coexistence islamo-chrétienne et de dialogue des cultures. Depuis les guerres
d’Italie et l’alliance entre Françoise Ier et Soliman le Magnifique
au XVIe siècle, et surtout depuis l’expédition de Bonaparte en
Égypte, la France joue un rôle de premier plan en Méditerranée. Elle entretient
d’étroites relations avec les pays du Maghreb et du Levant où elle jouit d’un
rayonnement culturel à travers la francophonie.
Ce
livre est à la fois une histoire des civilisations nées sur le pourtour de la
Méditerranée et de ses États riverains
de l’Antiquité à nos jours. Le monde
méditerranéen d’aujourd’hui est en grande partie l’héritier des civilisations
qui sont nées dans l’Antiquité au
Proche-Orient et plus tard en Grèce
et à Rome. Les racines de la civilisation européenne sont
à la fois gréco romaines et chrétiennes, et ses premiers ouvrages fondateurs sont
la Bible, l’Iliade et l’Odyssée. Les premiers
peuples à mettre en relations les riverains des bassins oriental et occidental de la Méditerranée furent les Phéniciens
suivis des Grecs. Favorisés par l’invention
de l’alphabet par les Phéniciens et la diffusion de l’hellénisme, les échanges
culturels et commerciaux entre ces peuples remontent à l’établissement de
colonies et de comptoirs phéniciens et grecs sur les rivages de la Méditerranée.
Comme
à toutes les époques, l’Antiquité a été le théâtre d’une lutte pour la
domination de l’espace méditerranéen et le contrôle des routes commerciales.
Celle-ci fut notamment marquée par trois batailles navales décisives ayant changé
le cours de l’histoire : Salamine
en 489 avant J.-C. où Thémistocle fit échouer l’invasion pesse de la Grèce ;
Myale, au large des côtes de Sicile, qui voit en 260 av, J.-C. la première victoire navale romaine contre
Carthage lors de la prière guerre punique ; et Actium en 32 av. J,-C, où Octave et Agrippa
défirent Antoine et Cléopâtre, ouvrant
la voie à l’instauration de l’Empire romain qui atteignit son apogée au siècle des Antonins. La chute de Rome en 476, dont l’Empire
byzantin reprend l’héritage, scelle la fin l’Antiquité,
Le Moyen-âge
voit la naissance d’un antagonisme millénaire entre la chrétienté et l’islam
avec la conquête arabo-musulmane et les croisades, ainsi que la domination des
échanges commerciaux par les cités maritimes italiennes. Le chapitre
trois couvre la période allant de la de la Renaissance partie d’Italie au
siècle des Lumières. Un pan de l’histoire ouvert par les grandes découvertes qui entraînent la détournement
d’une grande partie des flux x commerciaux au détriment de la Méditerrané, et
marqué au XVIe siècle par la lutte que de mène l’Espagne, alors à l’apogée de
sa puissance, contre les rois de France pour la domination de l’Italie, et
contre l’Empire ottoman pour la domination de la Méditerranée qui voit égalent
s’affronter chevaliers de Malte et corsaires barbaresques. L’échec du grand
siège de Malte par les Ottomans et la victoire de la flotte de la Sainte-ligue
à Lépante en 1571, marquent un coup-d ’arrêt aux ambitions ottomane en
Méditerranée. Et le XVIIe siècle verra la France de Louis XIV succéder
à l’Espagne déclinante comme puissance dominante en Europe
Le chapitre quatre est consacré au XIXe
siècles qui voit la domination coloniale européenne s’étendre à toute la
rive sud de la Méditerranée. Cette domination
est précédée par les guerres de la Révolution et de l’Empire où Napoléon fut
presque tours victorieux sur terre, mais jamais sur mer ; traduisant le
fait que la France était, à l’époque, davantage une puissance continentale que
maritime. Tandis qu’Aboukir (1798) et Trafalgar (1805), consacraient la
suprématie britannique sur la Méditerranée et les océans pendant encore un
siècle et demi. Le siècle voit également se concrétiser le rêvé de l’unité
italienne et l’indépendance grecque.
Le chapitre cinq couvre la période allant de la Première Guerre mondiale jusqu’en
1945. en passant par l’entre-deux-guerres. Cette période voit notamment les
créations de la Turquie moderne par Mustapha Kemal sur les ruines de l’Empire
ottoman, l’instauration par Mussolini d’un régime fasciste en Italie et la
guerre civile espagnole. Enfin
le chapitre six est consacré à l’époque contemporaine dont les principaux
évènements ou développent sont la construction européenne, la création de
l’Etat d’Israël entrainant l’exode de 700.000 Palestiniens, le conflit israélo-arabe,
l’indépendance des pays du Maghreb, de la Syrie et du Liban, la monte de
l’islamisme et l’échec des « printemps arabes » débouchant sur des
régimes autoritaires (Égypte, Tunisie) le chaos (Libye) ou la guerre civile (Syrie).
Un creuset et un choc de
civilisations
Pour Fernand Braudel qu’on ne
peut que citer quand on parle de la Méditerranée les ’es civilisations sont des
faits de très longue durée. Il écrit : « Au
Au-delà de ses divisions politiques actuelles, la méditerranée, c'est trois
communautés culturelles, trois civilisations, trois façons cardinales de
penser, de croire, de manger, de boire, de vivre […] Les civilisations de l’Occident chrétien, de
l’islam et de l’univers orthodoxe. Elles
traversent le temps, elles sont des réalités de très, très longue durée.
Cette immobilité enracine les civilisations dans
un passé beaucoup plus ancien encore qu'il n'y paraît à première vue, et cette
longue durée s'incorpore forcément à leur nature1 ».Et
aussi : « la Méditerranée c’est
non pas une civilisation, mais des civilisations entassées les unes sur les autres2 », Joseph Maila quant à lui n’hésite pas à parler non pas
« des » mais d’une civilisation méditerranéenne : « Étonnante
civilisation méditerranéenne qui, au fur et à mesure de son déploiement, balisa les trajectoires de notre culture,
fixant l’un après l’autre les repères
majeurs de notre histoire et faisant de nous les dépositaires d’un héritage où
l’alphabet fut phénicien, le concept grec, le droit romain, le
monothéisme sémite, l’ingéniosité punique, la munificence byzantine, la science arabe, la puissance
ottomane, la coexistence andalouse, la sensibilité italienne , la liberté
française et l’éternité égyptienne12 ». Et Paul
Valéry était fasciné par l’existence d’une « civilisation méditerranéenne »
partagée à la fois par les Français, les Italiens et les Espagnols.
Berceau
des trois
monothéismes, et de la pense philosophique, la Méditerranée a été de tout temps
un environnement propice à l’épanouissement des hommes ainsi qu’au
développement de la pensée, des arts, de la littérature et des sciences. Père
de l’Histoire, Hérodote parlant de la Méditerranée, la décrivait conne « la voir
liquide », signifiant ainsi que la civilisation est venue par la mer,
celle-ci l’a traversée d’Est en Ouest. De la philosophie grecque que les
intellectuels arabophones ont contribué à faire redécouvrir au Moyen-âge à
l’Europe aux valeurs issues de la révolution française de 1789 qui, peu à peu,
ont pénétré le monde arabe et préparé sa mutation au vingtième siècle, en
passant par le droit romain et la Renaissance italienne, elle a vu la naissance
de concepts qui ont forgé notre vision du monde ; mais aussi de nombreux
affrontements de puissances visant à y défendre leurs intérêts ou à y étendre
leur domination ou leur religion. Certaines figures historiques et certains
lieux témoignent du brassage culturel don cet espace a été le théâtre. Tels au
XIIIe siècle, Fréderic II de Hohenstaufen, roi de Sicile et empereur
germanique. L’Espagne et la Sicile médiévales, terres de rencontre entre
l’islam, le judaïsme et la chrétienté. L’île
de Malte, située au milieu de la Méditerranée et occupée successivement par les
Phéniciens, les Grecs, les Romains, les Byzantins, les Arabes et les chevaliers
européens de l’Ordre de Malte, témoin singulier de cet héritage linguistique.
Le maltais aujourd’hui est la seule langue sémitique parlée en Europe. Elle
obéit à une grammaire arabe et comprend une majorité de mots arabes, mais on
trouve aussi des mots italiens, anglais quelques réminiscences phéniciennes et
même françaises. Ou
encore Smyrne. Thessalonique et l’Alexandrie de Lawrence Durrel, cités
cosmopolites témoins d’une certaine civilisation levantine aujourd’hui
disparue.
D’un trait d’union à une frontière entre deux
mondes
Etymologiquement
le mot Méditerranée signifie « la mer au milieu des terres ». Une position
qui la prédispose à être un trait d’union entre ses riverains. Son unité essentielle
c'est le climat, un climat très particulier,
relativement semblable d'un bout à l'autre de la mer, unificateur des paysages,
des genres de vie et favorable à la trilogie traditionnelle du blé, de
la vigne et de l’olivier, cultivés depuis l’Antiquité sur tout le pourtour du
bassin méditerranéen ; et qui, avec la beauté de ses paysages, la richesse
de son patrimoine culturel, architectural et archéologique, sans oublier ses
traditions culinaires, a contribué à en faire la première destination
touristique du monde.
Depuis l’épopée des Phéniciens qui, les
premiers, ont ouvrent la voie aux relations commerciales et culturelles entre
ses bassins oriental et occidental et son unification politique par Rome,
suivie par son unification partielle par les empires byzantin, omeyade et
ottoman le destin du monde méditerranéen s’est joué entre périodes
d’intégration et de division, de centralité et de marginalisation.
Après avoir été unifié par Rome au sein
d’une même civilisation devenue chrétienne au
IIIe siècle de notre ère, le monde méditerranéen a perdu son unité
politique dans le sillage des invasions « barbares » de l’Empire
romain d’Occident et son unité religieuse dans la foulée de la conquête
arabo-musulmane. Après qu’Étrusques, Grecs, Carthaginois,
Romains. Byzantins, Arabes, Vénitiens Génois, Normand de Sicile, chevaliers de
Malte, Ottomans et Espagnols se soient successivement
disputé la maîtrise de la mer, celle-ci est passée à deux flottes
appartenant à des puissances étrangères à la Méditerranée : l’Angleterre au
XIXe siècle et les États-Unis aujourd’hui. Marginalisée au XVIe siècle par le contournement de l’Afrique par
le cap de Bonne Espérance, la Méditerrané a de nouveau joué un rôle central
dans les échanges internationaux avec l’ouverture du canal de Suez. Alors que le monde
méditerrané occupait une place
centrale dans l’histoire de l’humanité, son centre de gravité s’est déplacé de
la Méditerranée à
l’Atlantique et du Vieux continent aux États-Unis et est entrain de
traverser l’océan Pacifique vers « l’Empire du Milieu ». .
Essor,
déclin des civilisations
L’Histoire n’est pas un long fleuve
tranquille. Elle garde les vestiges archéologiques
des civilisations échouées sur ses rives et son
cours tumultueux est jalonné de périodes plus ou moins longues de reflux. Dans le
sillage de la déferlante des Peuples de la mer qui détruisit la civilisation
mycénienne au treizième siècle avant notre ère, la connaissance de l’écriture disparut de la mer Égée
jusqu’en 750 av. J.-C. «. Nous autres civilisations nous savons maintenant que nous sommes
mortelles ». De la
civilisation de l’antique Égypte à la brillante civilisation byzantine, en passant par les
civilisations phénicienne, punique,
minoenne, mycénienne, étrusque, et
gréco-romaine, s’il est une période de
l’histoire de la Méditerranée qui correspond à
la citation de Paul Valéry, c’est bien l’Antiquité. Certaines de ces
civilisations ont profondément influencé leurs successeurs, comme la
civilisation gréco-romaine. D’autres ont disparu brutalement sans pratiquement
laisser d’héritage, comme les civilisations
minoenne et punique après la destruction de Carthage en 146 av, J. C ; qui, écrit Daniel
Rondeau, « nous invite à ne pas
oublier que les civilisations son mortelles. A Carthage, c’est comme si une branche de l’histoire des hommes avait
été coupée ».
C’est un
lieu commun de l’historiographie que de décrire l’essor, l’apogée et le déclin
des civilisations, des empires et des nations.
L’Europe
occidentale n’atteignit le niveau de développement qui était le sien avant la
chute de Rome qu’à la Renaissance. Toynbee
était un partisan de l’idéal d’État universel représenté par les empires qu’il
jugeait supérieur à celui d’État-nation. Aucun autre empire n’a mieux
incarné cet idéal d’universalité que l’Empire romain. Et alors que l’Empire
ottoman avait tant bien que mal permis la coexistence, pendant des siècles, de
minorités ethniques et religieuses en son sein, elles ont été victimes de l’épuration
ethnique exécrée par la Turquie moderne.
Au Moyen-âge les civilisations byzantine et
arabo-musulmane étaient en avance sur celle de la chrétienté occidentale à qui
elles transmirent l’héritage de la pensée et de la philosophie grecque ;
et l’empire ottoman disputait la
domination de la Méditerranée à l’Espagne jusqu’au XVIIe siècle, Ce
n’est qu’au XVIIIe siècle que le
rapport de force militaire a définitivement basculé en faveur de l’Europe. Et après avoir
dominé le monde au XIXe siècle, elle est aujourd’hui en déclin. La
croissance de la population musulmane en Europe semble aussi inexorable que le
déclin de la présence chrétienne au Proche-Orient. Pour les adeptes de la thèse
du grand remplacement comme Éric Zemmour le sort de la vielle Europe à la démographie en
berne pourrait ressembler à celui de l’Empire romain où les « barbares » formaient ce
que Toynbee appelait un « prolétariat intérieur » et un
« prolétariat extérieur » frappant à ses portes.
Il n’en reste pas moins
que le contraste est frappant entre,
d’une part une Europe prospère, unie et
démocratique et d’autre part des pays arabes bordant la Méditerranée
sous-développés, soumis à des régimes autoritaires et en proie à de multiples
conflits ; le plus tragique étant le conflit israélo-palestinien dont on ne
voit pas la solution. C’est ainsi que
l’Europe fait qu’elle fait figure de terre promise aux yeux de milliers de
migrants tentant de gagner ses rives au péril de leur vie sur des embarcations
de fortune. Cet afflux de migrants a
conduit l’Europe à se barricader derrière ses frontières. Alors
que les riverains de la « mare
nostrum » romaine faisaient partie d’une même civilisation, la
Méditerranée est aujourd’hui le théâtre clivage profond ente ses rives Nord et
Sud, et les Européens la voient surtout comme une voie de passage de flux
migratoires indésirables menaçant sa culture, ses valeurs et sa sécurité,
accréditant la thèse du choc des civilisations.
Autant la géographie rassemble les peuples
méditerranéens, autant l’histoire les sépare et les opposes. L’histoire de la
relation entre ses rives Nord et Sud, les a placées sur deux lignes d’évolution
divergentes. Toutes les initiatives de coopération visant à faite de la
Méditerranée un trait d’union entre l’Europe et ses voisins arabes du sud et de
l’est de la Méditerranée ont malheureusement connu peu de suces, voire ont
échoués. La question à se poser est
celle de savoir si l’extraordinaire mosaïque de civilisations et de cultures de
cet espace est source de rapprochement et partant, de paix et de convergence
autour de valeurs communes ou si elle est, au contraire, à l’origine d’un choc
de valeurs et de civilisations et, de ce fait, source de conflits et
d’incompréhensions entre les peuples ?
Ibrahim Tabet

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